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Portrait du directeur du théâtre de Caen, Patrick Foll ©Philippe Delval

Fermé depuis de longs mois, le théâtre de Caen espère et prépare sa réouverture. Projets, valeurs, missions… On fait le point avec Patrick Foll, le directeur, sur un des atouts culturels du territoire.

L’espoir, c’est ça : que les protections de nos grands seniors soient suffisantes afin que les conditions de réouverture soient réunies.

Comment abordez-vous cette nouvelle année ?

J’espère qu’au printemps la situation se sera améliorée : cela ne repose sur rien de factuel, c’est un espoir. C’est possible : il n’y a pas eu de clusters dans les salles de spectacle. Et nous avons un protocole sanitaire solide pour l’accueil du public.

Dans notre métier, nous sommes toujours sur des gestions du temps à différentes échelles : l’immédiat, le court à moyen terme, et le long terme, voire le très long terme. L’objectif est de garder ces 4 temporalités, sans se laisser dévorer par le temps présent, qui n’est pas porteur de signaux très positifs, pour se projeter dans l’avenir.

Aujourd’hui, si nous voulons préserver l’avenir, il faut que l’on prenne des décisions parfois difficiles, comme des annulations simples. Notre responsabilité en tant que théâtre, c’est d’accompagner les compagnies dans leurs nouveaux projets. Un spectacle que l’on doit déplacer trois fois, il est clair que la troisième est la dernière chance. Il y a des calendriers de nouveaux projets et un projet n’existe que parce qu’il y a les troupes. Or, en France, elles ne sont pas permanentes : elles sont constituées d’artistes intermittents qui ont une multiplicité d’employeurs. Ces artistes ne sont plus libres au bout d’un certain temps. L’idée est d’être dans une forme d’accompagnement, y compris sur les ruptures de contrat puisque nous indemnisons les compagnies du reste à charge en cas d’annulation.

 

Coronis, créé au théâtre de Caen avec Le Poème Harmonique ©Philippe Delval

Sur quelle temporalité êtes-vous actuellement ?

La prochaine saison est terminée, 2022-2023 est bien avancée, et l’opéra est programmé jusqu’en 2024. Il faut savoir que l’opéra est le secteur qui a été le plus vite reporté et le plus loin dans le temps. Dans le cas de spectacles annulés au printemps et à l’automne derniers, il y a eu des discussions pour qu’on les reporte de deux voire trois saisons.

Le Ballet royal de la nuit de l'ensemble Correspondances, "spectacle enchanteur et total, empreint de merveilleux et de poésie" (France Culture) ©Philippe Delval

La programmation d’œuvres rares de manière régulière et depuis plus de trente ans a permis de développer la curiosité du public du théâtre de Caen. Avoir un public qui a de l’appétit pour la nouveauté et l’inconnu est extrêmement précieux.

Qu’est-ce qui fait la force du théâtre de Caen dans un tel contexte ?

Nous sommes une maison d’opéra qui fonctionne sans masse artistique permanente, comme peuvent l’être l’Opéra-Comique à Paris, l’Opéra de Lille ou encore le Grand Théâtre de la Ville de Luxembourg. Nous sommes partenaires, pour la musique, et en particulier pour l’opéra, d’ensembles dits spécialisés qui sont dirigés par un artiste – en général le chef d’orchestre. Ces artistes réunissent autour d’eux les instrumentistes et les chanteurs qui vont, au fil des années et des saisons, avoir un compagnonnage artistique qui va leur permettre d’avoir une maîtrise d’un répertoire et d’une époque. Ils sont également défricheurs de répertoires et exhument des œuvres tombées dans les oubliettes de l’histoire. Et on n’en manque pas ! Il y a parfois des pépites. Ces artistes font donc un travail de recherche qui vise à interpréter de la manière la plus juste le répertoire et à faire revivre des chefs-d’œuvre oubliés.

Coronis, "une fantaisie baroque dont on ressort émerveillé" (Diapason) ©Philippe Delval

Quels sont les ensembles que vous accompagnez ?

Au-delà de l’accompagnement, nous avons un ensemble en résidence, qui a commencé en 2016 et que nous avons renouvelé pour 4 ans. C’est l’ensemble Correspondances, de Sébastien Daucé. Depuis 2020, il a quitté la Région Rhône-Alpes pour venir s’installer en Normandie. C’est l’un des très grands ensembles reconnus en France et à l’international. Le théâtre de Caen a d’ailleurs été l’un des pionniers en France dans la résidence d’un ensemble spécialisé : en 1990, Les Arts Florissants sont venus s’installer en Normandie, et ce, pour 25 ans, ce qui est hors du commun ! Ces résidences viennent en dialogue avec un autre ensemble spécialisé en Normandie, basé à Rouen, qui est Le Poème Harmonique. L’ensemble Les Meslanges et les musiciens de Saint-Julien viennent aussi régulièrement pour travailler avec La Maîtrise de Caen.

 

Le Ballet royal de la nuit
Le Ballet royal de la nuit, "un ravissement dans tous les sens du terme" (Le Monde) ©Philippe Delval

Il y a une porosité : un projet d’opéra qui revendique une pluridisciplinarité, cela permet de replacer l’opéra dans sa dimension hétérogène.

 

En quoi est-ce un atout pour le territoire ?

Nous amenons, pour le public, pour la vie de ce territoire, une complémentarité de force avec l’Opéra de Rouen, qui a une masse artistique intégrée. Quant aux ensembles spécialisés, nous avons une affiche de territoire extrêmement intéressante avec deux ensembles spécialisés sur le répertoire du 17ème ; à Rouen, Le Poème Harmonique de Vincent Dumestre ; à Caen, Correspondances de Sébastien Daucé. Deux grands ensembles en Région, cela a plus de force. En outre, ce sont deux ensembles de très haut niveau, complémentaires en termes de répertoire au sein même du 17ème. Ils n’ont pas les mêmes approches, les mêmes personnalités. Dans les deux cas, ce sont des ensembles d’excellence, qui ont un rayonnement régional, national et international.

Et c’est que nous avons souhaité illustrer en faisant deux productions : l’une avec Correspondances, qui a été notre grande réussite avec Le Ballet royal de la nuit, qu’on a réussi à jouer à Paris et à Caen au mois d’octobre dernier. L’autre projet, c’était Coronis, avec Vincent Dumestre et Le Poème Harmonique, également créé au théâtre de Caen. Une très belle reprise se fera d’ailleurs à l’Opéra-Comique à Paris en février 2022. Nous avons réussi à deux ans d’écart à sortir deux grandes productions, qui ont trouvé leur public et des partenaires en France et en Europe et qui ont permis de valoriser deux grandes forces artistiques du territoire.

 

L'ensemble Correspondances, en résidence au Théâtre de Caen © Sébastien Mahieuxe Psyché Hardelot

Comment définiriez-vous l’opéra ?

Pour moi, c’est de l’art total, il y a tout : le théâtre, la puissance de la musique, l’émotion de la voix et le jeu d’acteurs. Cela raconte quelque chose. Aujourd’hui, les artistes sont un peu à l’image du projet du théâtre de Caen, ils ne sont plus spécialisés comme autrefois. Quand j’ai pris la direction de la maison, il y avait encore cette fracture entre metteurs en scène de théâtre public et mise en scène d’opéra. On considérait que c’était deux mondes différents. Cette frontière a explosé ces 20 dernières années. Et tant mieux : si l’opéra a vécu une telle transformation, c’est sans aucun doute grâce aux artistes. Aujourd’hui, les chanteurs d’opéra sont comme des acteurs : ils sont capables d’avoir une agilité et un jeu sur scène au même titre qu’un comédien. Un artiste comme David Bobée, très jeune metteur en scène, a fait sa première mise en scène d’opéra au théâtre de Caen avec The Rake’s Progress de Stravinsky. Aujourd’hui, les artistes de théâtre n’attendent plus avant de se lancer dans la mise en scène d’opéras. Cela fait partie même de leurs premiers pas. Idem avec Thomas Jolly, ou encore Clément Hervieu-Léger, dont la compagnie est installée près de Bernay.

Quelles sont les autres spécificités du théâtre de Caen ?

Nous proposons tous les genres du spectacle vivant : à côté de l’opéra, il y a des concerts, bien sûr, qui couvrent toute l’histoire de la musique du Moyen-Age jusqu’à aujourd’hui, mais aussi de jazz, de musique du monde ; il y a de la danse, plutôt contemporaine, et nous avons aussi une proposition de théâtre dramatique et de nouveau cirque. L’autre spécificité caennaise dont je suis fier, c’est le projet que l’on partage avec le conservatoire de Caen et l’éducation nationale à travers la maîtrise de garçons. Cette maîtrise existe depuis plus de 25 ans, avec un groupe humain qui se renouvelle en permanence. Ce sont des voix qui vont muer : le groupe est constamment en renouvellement entre les enfants qui arrivent de la pré-maîtrise, au primaire, et les enfants qui muent, à la fin du collège. Ils sont scolarisés au collège Pasteur, dans le cadre des horaires aménagés.

Cela complète notre identité sur le répertoire baroque : il y a eu énormément de musique qui a été écrite au 17ème et 18ème pour voix d’enfants. C’est quelque chose qui est vivant, qui permet de porter des projets en phase avec notre époque.

Cette année, pour juin, nous avons un projet particulièrement emblématique avec David Lescot, metteur en scène, comédien, dramaturge, musicien et compositeur. Il met en scène le spectacle J’entends des voix dont le répertoire musical va être issu du répertoire des chansons traditionnelles normandes. C’est complètement nouveau qu’un tel répertoire soit intégré dans une forme contemporaine et chanté par des adolescents. On s’appuie sur une association de Vire, La Loure, qui a fait un énorme travail de collecte et de recensement des chansons traditionnelles normandes.

 

Le spectacle "J'entends des Voix" avec la Maîtrise de Caen, permet également d'ouvrir l'opéra aux écoles. 23 classes de l'agglomération caennaise y participeront © Philippe Delval

En quoi est-ce novateur ?

Ce qui m’a touché c’est que les chansons traditionnelles sont universelles et racontent toutes à peu près la même chose, à savoir les grands enjeux de la vie humaine : la mort, l’amour, le temps, les saisons, la dureté de la vie avec le travail, le labeur et les chansons à boire, la fête. Je trouvais ça intéressant d’aborder ces grands thèmes avec des ados, qui sont au début de leurs questionnements. L’histoire que va écrire David Lescot servira de support à ces grands thèmes. Nous nous appuyons aussi beaucoup sur La Maîtrise de Caen pour mener des actions de médiation : nous avons fait appel à 23 classes de la région pour qu’ils chantent pendant le spectacle. Cela permet de toucher énormément de jeunes.

Comment envisagez-vous la suite ?

L’idée est de poursuivre l’accompagnement de cette Maîtrise, de poursuivre la résidence avec Correspondances et continuer notre travail de soutien et d’accompagnement à d’autres ensembles spécialisés. Il faut savoir que les ensembles spécialisés fonctionnent avec 85% de recettes propres, c’est-à-dire qu’ils ne reçoivent en subventions que 15% de leur budget. Ils doivent donc faire des dates… Côté artistes, le chômage partiel et le recalcul des droits intermittents permettent aux interprètes de survivre dans la situation présente mais pour les ensembles, par rapport à leur structure, les administrateurs, les tourneurs, les chargés de production… font partie des charges fixes de l’ensemble. Dans ce contexte, sans recettes, c’est une catastrophe. Nous avons donc vraiment une responsabilité de les accompagner pour leur donner du travail pour les années qui viennent. Le projet du théâtre a ainsi une légitimité encore plus forte.

 

Le Ballet royal de la nuit, "une réalisation majeure qui permet en outre de remettre au centre du jeu ces ensembles indépendants qui sont les grands oubliés du plan de relance" (Le Figaro) ©Philippe Delval

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